Le Roi Davidd'Arthur Honegger (1892-1955)Aucun commentateur du ROI DAVID n'oublie de citer la mémorable réponse de Stravinsky à Honegger lorsque le jeune compositeur suisse (29 ans !), sollicité début 1921, par les frères Morax (René le poète, auteur de la fresque dramatique couvrant la vie de David, et Jean, le peintre des costumes et décors destinés au théâtre du Jorat à Mézières), de réaliser la partition musicale, troublé (peut-être même affolé) de devoir mettre face à un monumental chur un modeste ensemble de 17 instrumentistes qui, faute de « cordes » à l'exception d'une contrebasse, n'a rien de symphonique, consulta son illustre confrère. « Faites comme si vous aviez voulu vous-même qu'il en soit ainsi », répondit Stravinsky. De fait, l'Histoire de la musique regorge d'uvres de commande, soumises à d'innombrables contraintes imposées par les « employeurs » des compositeurs : contraintes de genres musicaux spécifiques (divertissements, opéras, messes, cantates, quatuors...), de minutages précis de la durée des pièces, de degrés de difficulté d'exécution, d'effectifs instrumentaux ou vocaux, de choix des interprètes, d'instruments à disposition, des coûts de chaque réalisation et j'en passe et j'en oublie. (Pour mémoire et pour l'exemple : Bach à Leipzig, Haydn chez Esterhazy, Mozart à Salzbourg... Chostakovitch chez les Sowiets !) S'ajoutent les contraintes imposées non du dehors mais que les compositeurs se dictent à eux-mêmes, autrement plus importantes, propres à régler les problèmes de formes, de styles, de climats, d'orchestration. Voilà comment naissent les chefs-d'uvre chez les compositeurs de génie, non pas « en dépit » des contraintes, mais souvent « à cause des contraintes », lesquelles ont ce pouvoir merveilleux de forcer les imaginations créatrices à se frayer de sûrs cheminements jusqu'à l'aboutissement heureux d'un projet. Honegger a possédé ce génie et, avec Le Roi David, a réalisé un chef-d'uvre. A noter une contrainte particulièrement lourde à laquelle Honegger dut se plier : que la première du Roi David ait lieu coûte que coûte le 11 juin 1921, avec des churs, des instrumentistes, des solistes prêts, donc tôt en possession du matériel. (Mille et un « pépins » n'épargnèrent pas ladite première, les exécutants, la plupart amateurs, n'ayant jamais eu à se coltiner avec une musique si nouvelle pour eux !) Le 25 février 1921, Honegger s'attaque à une première page chorale et le 28 avril, il expédie à Mézières la musique du dernier tableau. Deux mois seulement pour venir à bout de la partition ! Elle n'a pourtant rien d'un travail baclé. C'est que Honegger, comme Bach, comme Mozart, est capable de concevoir mentalement, d'un seul jet, une vaste architecture. Il semble qu'il ne reste ensuite plus qu'à poser l'une sur l'autre les pierres de l'édifice, la main sûre, le geste précis, l'âme sereine et à l'abri de la moindre hésitation... Le tour de force est évident. Certes, des esprits chagrins se croient malins aujourd'hui en répétant que « cela a beaucoup vieilli », que ce n'est plus « de mode », que le genre (en somme un « festival populaire ») est désormais caduc. En outre, que Le Roi David et d'autres uvres d'Honegger, telle son extraordinaire Jeanne au Bûcher, puissent encore toucher un nombreux public de mélomanes normalement constitués, enrage les thuriféraires d'uvres absconses, hermétiques, malaimées, artificiellement soutenues par certains critiques et théoriciens de la musique, lesquels, parlant haut et fort, se méfient comme de la peste de la musique qui, s'adressant sans détour au cur de l'auditeur, a engrangé le succès et continue de l'engranger. De surcroît, Honegger a eu le malheur, aux yeux de cette avant-garde dogmatique de la critique, de ne jamais céder aux sirènes de l'atonalité et du dodécaphonisme. Ce qui ne l'a pas empêché de concocter des dissonances parfois très dures à l'oreille lorsque l'expression le lui commandait. De même a-t-il ici ou là imaginé des heurts rythmiques d'une violence inouie. Fidèle au fil rouge tonal qui sous-tend l'harmonie (de sorte que l'auditeur comprenne instinctivement le sens du discours musical), il a quand même parfois élargi la perspective harmonique dans deux directions en même temps (la bitonalité et la bimodalité), mais en obéissant sans cesse aux impératifs expressifs qu'il s'était imposés pour tel ou tel passage. Dissonances acidulées et rythmes heurtés n'ont pas contrecarré le succès du Roi David. Le succès n'est sans doute pas la norme. Il n'est d'ailleurs qu'éphémère lorsque le compositeur, démagogue, se contente de caresser le public dans le sens du poil. Honegger, lui, ne flatte pas son public. Alors, pourquoi le succès persistant du Roi David ? Parce qu'Honegger a été vrai. Je ne dis pas « sincère », ni « authentique », qualificatifs justifiant trop souvent la médiocrité de compositeurs de second ordre. Il n'a à aucun moment voulu « faire joli » (j'ai presque envie de dire « au contraire »). Son souci fut de reconstituer la vérité profonde de son héros, David, par une musique tour à tour sereine et pastorale (l'adolescence du berger), âpre et brutale (David tuant Goliath, les guerres avec l'armée de Saül, entre Hébreux et Philistins), glorieuse avec éclat (lors des victoires de David), chargée de sentiments d'intense religiosité (David implorant l'Eternel, se repentant de ses péchés), sensuelle (David s'éprenant de Bethsabée), fière avec panache (l'orgueil du Roi David)...Son souci fut bien entendu aussi de reconstituer avec le même respect de la vérité musicale les autres figures du récit et la foule orbitant autour de David. Peu importe si pareille vérité colle à la vérité historique ou non. Ni même si elle est incarnation en quelque sorte objective des mythes nés autour du personnage biblique. (La vérité d'Honegger n'est pas celle d'un exégète de l'Ancien Testament.) David pourrait bien n'être qu'une figure de légende, donc issue de la seule imagination d'un conteur, d'un poète : Honegger lui donne une consistance d'âme, de chair, d'humanité qui le rend vivant. Pour moi, Le Roi David est un livre d'images. (Oserai-je dire une bande dessinée ?) En cela, Honegger est bien « musicien français » dont l'inspiration (surtout notre premier quart de siècle) aime se nourrir d'images, de tableaux, d'estampes, de reflets... 17 instrumentistes, aux bois, aux cuivres, à la percussion, au piano, au célesta, à l'harmonium et à la contrebasse, et voilà que le compositeur dispose d'une palette de coloris sonores d'une richesse infinie et il ne se prive pas d'en varier les combinaisons possibles au gré des scènes. Dans la partition originale, sans les cordes qu'Honegger ajoutera dans des versions ultérieures, les traits des dessins gagnent en netteté et les « tons » sont purs, lumineux, comme ils le sont dans la peinture (les impressionnistes, puis les fauves, enfin les cubistes). Comme dans la peinture de l'époque, les pages « sombres » sont d'« ombres colorées ». Cependant, au-delà de l'image, Honegger pénètre au cur même de l'affectivité des personnages représentés (en priorité, de David) pour ne plus seulement nous les montrer, mais nous en faire revivre par la musique le bouillonnement des sentiments. En cela, Honegger est bien un héritier des grands classiques et romantiques allemands dont l'expressivité se suffit à elle-même sans recours à une quelconque imagerie. Suisse, né au Havre, mais ayant acquis ses bagages culturels et techniques à Zurich (piano, harmonie, contrepoint, fugue...), parisien d'élection (et j'ajoute « protestant », car c'est de cette racine-là qu'il a tiré la sensibilité spécifique qu'il faut pour bien écrire la musique de « psaumes » dont le Roi David abonde) , Honegger est l'exemple idéal du compositeur doté d'une double nationalité artistique : la française et la germanique. Sa musique, par conséquent, est capable de nous faire vivre une double émotion : celle engendrée par la contemplation d'images musicales vivantes et celle qui vient bouleverser les tréfonds de l'âme. Le Roi David nous en donne un merveilleux témoignage. Jean-Michel Hayoz |
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